Tribune

NOTRE SPORT MAGNIFIQUE DOIT CHANGER.


Le dérèglement climatique, la pollution et la destruction de la biodiversité sont aujourd’hui des évidences. Partout des initiatives émergent pour créer un futur désirable, sobre et soutenable pour tous. Nous aussi, navigatrices et navigateurs, professionnel·le·s de ce sport aux valeurs extraordinaires devons faire notre part.

La voile, symbole de courage et d’innovation, en symbiose avec la mer et les éléments naturels, ne peut être en retard sur l’Histoire. L’aventure aujourd’hui est aussi d’inspirer un monde nouveau. Un monde dans lequel les ressources naturelles sont utilisées avec parcimonie et la biodiversité préservée. Un monde dans lequel États, entreprises et citoyens sont acteurs du changement.

Nous pratiquons un sport magnifique mais il est déraisonnablement polluant et élitiste. Bien sûr, les initiatives foisonnent pour développer de nouveaux matériaux et encourager les prises de conscience. Ces engagements sont assurément louables. Permettront-ils de réduire nos émissions de gaz à effet de serre d’un facteur 5 à 10 comme le recommandent les conclusions scientifiques du GIEC ? La réponse est évidemment non.

Aujourd’hui nous célébrons le prochain départ de la Route du Rhum 2022. Course à laquelle les plus grands marins et les plus innovants voiliers du monde vont participer. Réjouissons nous de ce que nous vivons collectivement, quelle fête ! Puis réfléchissons à la prochaine, toute aussi belle et pourtant pleinement inscrite dans les limites de notre terre.

Car le bilan du modèle actuel est accablant. La Route du Rhum (chiffre OCsport 2018) libère dans l’atmosphère environ 145 000 tonnes d’équivalent CO2, la logistique et les transports représentant les trois quarts de ces émissions. Pour mémoire notre planète ne peut soutenir que 2 tonnes par personne et par an. Des centaines de bateaux moteurs qui accompagnent le départ, brûlant des dizaines de milliers de litres de carburant en une après-midi. Ce sont 36 bateaux neufs construits pour l’occasion, dans des matériaux issus du pétrole et de métaux rares, libérant près de 9 500 tonnes d’équivalent CO2. Ces chiffres, en augmentation d’une course à l'autre, sont en totale contradiction avec les enjeux actuels. Le spectacle des sports et des arts mobilise des ressources naturelles, comment trouver un équilibre soutenable ?

Ensemble réinventions les règles du jeu ! Les pistes sont nombreuses. Inclure l’impact environnemental dans les règles de course ou dans les jauges, avec des “eco-rating” ou des quotas carbone. Valoriser les performances des marins engagés sur des voiliers anciens plutôt que mettre en valeur les constructions neuves. Réduire la vitesse pour épargner les animaux marins victimes de collisions. S’entraider entre équipes. Recentrer notre communication sur l’aventure humaine, plutôt que sur celle du ”toujours plus technologique”. Réinventer nos villages de course afin de toucher le plus grand nombre avec un impact minimal. Organiser des courses qui reviennent au port de départ afin de réduire l’impact des logistiques de transport. Les formidables performances des voiliers d’aujourd’hui nous permettraient, par exemple, de courir en 2026 une Route du Rhum aller et retour ; le spectacle serait doublé ; l’aventure plus pure.

L’heure est venue d’investir la créativité, l’énergie et l’engagement dont regorge notre communauté vers sa métamorphose. Ensemble, navigatrices et navigateurs, constructeurs de bateaux, organisateurs de course, sponsors, journalistes, public, attelons nous à réinventer notre sport. Réinventons le concept de performance. Replaçons l'intérêt général au cœur de notre rôle sociétal. Développons des technologies sobres et utiles au plus grand nombre. Rendons la voile plus accessible. Transmettons nos savoir-faire, uniques et si utiles aux énergies marines renouvelables et au transport maritime bas carbone. Devenons ambitieux et exemplaires dans nos actions, modestes et authentiques dans la communication de nos projets.

Changeons, mais n’oublions personne en chemin. Appliquons aux humains les égards que nous portons à la Nature. Inventer ensemble le nouvel écosystème de la course au large, s’y atteler au plus tôt, est la meilleure solution pour que chacun y trouve sa place.

Le temps des bouleversements climatiques est là. Nous navigatrices et navigateurs pouvons y être des phares dans la nuit des tempêtes. Solides et confiants, le regard tourné vers un horizon joyeux.

-

En signant ce texte je m’engage à agir en changeant les règles de notre sport avec l’objectif de renoncer à l’utilisation de nouvelles ressources, à développer le réemploi, à chasser le gaspillage, à limiter mes déplacements, à stopper la pollution des milieux, à préserver la santé des personnes, et à respecter le vivant.

-

Texte coécrit par Simon Fellous (Chercheur en écologie, navigateur), Adrien Hardy (navigateur), Arthur Le Vaillant (navigateur), Stanislas Thuret (navigateur) et les membres du collectif La Vague.

-

Pour signer ce texte, envoyez un email à lavague@ecomail.bio avec votre prénom, nom et profession en objet du message